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La japonaise de trente-six ans et sa célèbre méthode de rangement ne sont plus à présenter ; 2,5 millions d’exemplaires vendus pour La Magie du Rangement, disponible dans 30 pays, élue parmi les 100 personnalités les plus influentes en 2015 par le magazine Time1, deux docu-séries produites par Netflix, une boutique en ligne depuis 2019, des formations de trois jours pour la certification KonMari à 2000€…

Elle est régulièrement présentée par la presse comme la prêtresse du rangement, à juste titre.

Très bonne communiquante, elle a su mieux s’exporter que ses prédécesseurs, notamment Hideko Yamashita, de trente ans son aînée, dont le seul ouvrage traduit en français a été publié en 2016, pourtant à l’origine deux ans plus vieux que La Magie du Rangement.

Viser les États-Unis comme marché principal est une stratégie pertinente pour toute self-made-woman, et l’avantage de sa méthode est qu’elle promeut un concept qui parle très bien aux états-uniens : la joie que nous procurent les objets. La traductrice Sakō Noriko écrit un article très intéressant à propos de la différence d’approche entre la culture japonaise et nord-américaine de ce concept2. Selon elle, la technique KonMari parle à ses concitoyens parce qu’elle leur permet de mettre de la spiritualité dans le consumérisme3, plutôt que de se limiter à notre raison pour définir strictement si un objet est utile, et s’en séparer s’il ne l’est pas. Ils peuvent ainsi prétendre à la tranquillité d’esprit d’avoir un espace rangé, même s’ils ont du mal à lâcher-prise à l’origine.

Et c’est justement pour cela que je n’adhère et n’applique pas à la méthode KonMari. Bien que de nombreuses choses soient par ailleurs à retenir selon moi, le concept de spark joy est problématique. Pour faire appel à notre instinct et prendre confiance en lui, il est intéressant d’affirmer qu’un objet peut nous apporter de la joie. Valoriser le lien entre objets et émotions est une pente glissante et n’est pas systématiquement pertinent (papiers, objets quotidien pratiquo-pratique…). Par exemple, si une personne est naturellement joyeuse, tous les objets qui l’entourent lui apporteront de la joie ; autant tout conserver et simplement trouver une façon d’organiser son musée personnel ! Promouvoir la relation objet-émotion entrave la capacité de s’affranchir du poids des objets et les considérer uniquement pour ce qu’ils doivent faire : nous servir.

Selon moi, ce qui nous rend heureux est avant tout immatériel. La somme de nos possessions ne peut être une source de bonheur fiable et durable. Les liens aux autres, aux animaux, à la nature, les histoires que nous avons regardées (films), lues (livres), écoutées (musique) sont autant de choses qui ne se possèdent que peu ou pas du tout. En s’affranchissant du lien émotionnel aux objets, nous nous libérons du consumérisme et de la surconsommation.

Décider de conserver un tableau parce que nous le trouvons beau et valorisons l’esthétique d’un espace est une idée bien différente de celle qu’il est là parce qu’il nous apporte de la joie. Savoir nommer la raison importe davantage qu’identifier l’émotion. D’autant que la joie est une notion abstraite lorsqu’il faut la lier au matériel.

Selon le dictionnaire Larousse, la joie est ;

· Sentiment de plaisir, de bonheur intense, caractérisé par sa plénitude et sa durée limitée, et éprouvé par quelqu’un dont une aspiration, un désir est satisfait ou en voie de l’être : Ressentir une grande joie. Être fou de joie.

· Ce qui provoque chez quelqu’un un sentiment de vif bonheur ou de vif plaisir : C’était une joie de les regarder.

· S’emploie comme intensif de « plaisir » dans des formules de politesse : J’accepte avec joie.

· État de satisfaction qui se manifeste par de la gaieté, de la bonne humeur : Travailler dans la joie.

Ce sweat de l’Université de Californie acheté à Berkeley, m’évoque-t-il la joie, plutôt que la nostalgie, la réussite ou la douceur ? Pourquoi promouvoir la joie comme émotion suprême plutôt que la tendresse ou la fierté ? Et faisons-nous concrètement la différence ?

Lorsque l’on souhaite ranger un espace, je suis absolument d’accord avec l’un des postulats de KonMari qui est de faire du tri la première et plus importante des étapes. Mais rattacher une émotion à un objet est un risque lorsque l’on souhaite justement se libérer de nos possessions. Pour un même espace, et pour les mêmes objets conservés, ne vaudrait-il mieux pas avoir choisi de les conserver pour une utilité précise que l’on en fait, plutôt que pour l’émotion qu’ils nous procurent ?

Question rhétorique mais ô combien pertinente. Quand il faut lâcher-prise, c’est en changeant notre perception des situations que nous nous libérons. S’il ne fallait avoir qu’un seul objectif lorsque l’on veut ranger un espace quel qu’il soit, c’est de changer soi-même, plus que changer son environnement. Les anglophones disent « nothing changes if nothing changes ». Admettre que l’on garde un objet parce que l’on ressent de la culpabilité à s’en débarrasser (cadeau, etc.), de l’angoisse (et si soudain, un jour j’en avais l’utilité ?), de la peine (objets d’un défunt, etc.), un sentiment d’échec (vêtement trop petit, etc.) est une avancée et une reconquête de soi que l’affirmation « il m’apporte de la joie » empêche irrévocablement. Ranger une pièce ne sera effectif qu’une poignée de jours si vous maintenez que les objets vous apportent de la joie et qu’irrémédiablement vous en acquerrez de nouveaux qui viendront encombrer l’espace, puisqu’il est naturel de chercher à multiplier une source de joie. C’est en se libérant du postulat que quelque chose d’inanimé nous procure de la joie que l’on se libère également de la nécessité (ou compulsion) d’en acquérir sans arrêt. Alors, s’encombrer de matériel n’est plus une aspiration.


  1. Article du Time (en anglais) ↩︎

  2. Article (en anglais) ↩︎

  3. Le terme anglais de la clé de sa méthode étant de savoir si un objet « sparks joy » (produit l’étincelle de la joie) lorsqu’on le tient entre nos mains, il implique que les objets ont le pouvoir de nous rendre heureux. ↩︎