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Comme beaucoup de gens, j’adore prendre des photos numériques. Depuis ma préadolescence, j’ai eu accès à un appareil photo numérique régulièrement. À l’époque (années ~2000), c’était assez nouveau. Pouvoir emprunter l’appareil familial était exceptionnel, et mes amies et moi consacrions des après-midi entiers à prendre des photos. C’était un loisir comme un autre. On prenait des dizaines de photos que nous supprimions dans la foulée. Les quelques-unes que l’on estimait réussies pouvait être sauvegardées et échangées via CD. Si nous avions une imprimante, on pouvait en développer sur papier, mais c’était rare.

À l’adolescence, les blogs servaient de supports pour les photos que l’on prenait et en imprimer sur papier photo restait exceptionnel. Déjà, l’habitude était de les stocker numériquement -si toutefois nous les conservions- ; comme nous prenions des photos pour se distraire et non pas pour conserver un souvenir particulier, nous n’y étions pas nécessairement attachées et supprimions sans difficulté la plupart des clichés.

C’est à partir de mes vingt ans que les photos prises devenaient particulièrement précieuses, et notamment depuis mes premiers voyages à l’étranger. La photographie devenait l’outil de conservation du souvenir.

J’avais alors la chance de partager un appareil réflex avec mon compagnon de l’époque, et prendre de jolies photos était impérieux et chronophage (un article sur la prise de photos souvenirs comme limitation du plaisir de l’instant présent serait mérité). Rigoureuse, j’en faisais des albums photos physiques régulièrement.

Avec les années, et au fil de différentes ruptures et nouvelles relations, j’ai constaté que ça n’avait plus de sens pour moi de conserver des albums de vacances avec des ex-compagnons. Seules leur version numérique, stockées sur mon disque externe, restaient.

De l’espace pour continuer d’accumuler

Plus de dix ans de photos numériques, ça pèse son poids en octets. Chaque nouveau dossier impliquait le suspense « y a-t-il assez de place pour l’ajouter ? » (acheter un disque plus spacieux ne m’est jamais venu à l’esprit ; je devais savoir, qu’au fond, je pouvais m’en passer). Lorsque le disque était plein, je passais en revue les photos les plus anciennes, et j’en trouvais toujours suffisamment à supprimer pour faire de la place aux nouvelles.

L’année dernière, l’occasion s’est présentée pour mon copain et moi de trier le disque dur de photos de mon beau-père. Il contenait environ douze ans de vacances et évènements familiaux en tous genres. Les dossiers n’étaient pas forcément datés (les fichiers ayant été modifiés ou ajoutés aux mêmes dates, nous ne pouvions même pas nous servir des dates des données) ni triés chronologiquement. Les photos floues, mal cadrées ou multiples (mode rafale, plusieurs essais du même sujet voire même dossier en double sous un autre nom) étaient nombreuses, pour ne pas dire parfois majoritaires dans un dossier. Pour faire court : c’était le bordel.

Le volume était si grand qu’après plusieurs heures à avancer, nous n’avions trié que 15 ou 20% du total, à vue de nez. Si bien que nous avons déclaré forfait et nous sommes arrêtés là.

Aucun tri n’avait jamais été fait avant notre tentative, et aucune de ces photos n’avait été développée. L’accumulation incontrôlée de ces « souvenirs » donnait le vertige.

Des milliers de souvenirs matérialisés

Cet épisode m’a laissée pensive. L’espace disponible du disque avait servi d’excuse pour ne jamais trier. Là où mon petit disque me poussait à faire défiler et trier d’anciens souvenirs, celui de mon beau-père lui permettait d’en ajouter sans cesse de nouveaux, sans questionner la pertinence des précédents.

Des photos de naissance d’enfant, des vacances d’été annuelles, de grands-parents qui deviennent arrières grands-parents ont une valeur d’héritage familial. Mais est-ce qu’avoir des centaines de photos de ce type est sensé ?

Le cas de mon beau-père est certainement courant aujourd’hui. Avons-nous besoin de toutes ces photos ? Sommes-nous plus heureux parce que nous les savons quelque part sur un ordinateur ou une clé USB ? Posséder mille photos souvenirs nous rend-il plus épanouis que si nous n’en avions que dix ?

Déroutée face à cette conservation astronomique de souvenirs, je me suis fait la réflexion qu’il y a finalement peu de temps, nous vivions très bien en n’ayant aucune photographie de nos ancêtres, de nos enfants, ou de nous-mêmes.

À peine soixante ans avec la photographie

La photographie instantanée ne fut inventée et commercialisée qu’en 1880, et Kodak inventa son premier boîtier en 18891. A ce moment-là, on se faisait prendre en photo comme auparavant on se faisait peindre un portrait ; selon une logique dynastique, ou à l’occasion d’évènements2 (communion, mariage, naissance, service militaire etc.).

Ce n’est qu’à partir des années 1930 qu’émerge la photographie familiale telle qu’on la connaît actuellement, notamment quand ce sont les enfants les sujets. « En d’autres termes, la photographie n’est devenue incontournable dans l’image de soi que depuis peu. Ce n’était pas encore le cas à cette époque »3. La photo n’avait pour objectif que la conservation du souvenir. C’était un objet formel ; il fallait prendre rendez-vous avec un·e professionnel·le, s’être préparé pour le cliché, et la finalité était de l’exposer sur un mur du foyer.

C’est ensuite dans les années 1960 que la photo devient une pratique de masse et n’est plus réservée aux classes privilégiées4. On prend les photos nous-mêmes, et on en prend davantage ; il n’y a plus de photo « unique » où l’on réfléchit plusieurs jours à l’avance et dont l’objectif est d’être encadrée chez soi.

L’ère du numérique achève de modifier la conception de prise de photos. Les photos ne sont plus stockées sur des pellicules qui doivent ensuite être développées, mais sur des cartes SD dont la capacité est au moins cent fois supérieure à celle des pellicules, et on ne passe plus nécessairement par le développement pour voir nos clichés ; on les télécharge simplement sur un ordinateur.

C’est le discours qui matérialise le souvenir, pas l’objet

Un article de socio-anthropologie très intéressant étudie notre attachement affectif aux objets. L’autrice démontre que « C’est donc en tant que dispositif narratif que l’objet doit être considéré. Il compte en effet moins pour ce qu’il est que pour la possibilité de produire un discours. »5. Les photos souvenirs que nous prenons la peine de développer étant des objets, elles comptent davantage comme support du souvenir à raconter que comme objet intrinsèquement important. Le discours compte plus que le morceau de papier glacé, et n’a pas besoin de lui pour exister.

Une photographie n’est pas un souvenir matérialisé

J’avais remarqué ce biais d’attachement instantané il y a quelques années ; en sachant que je ne pouvais pas stocker une infinité de photos sur mon disque, j’avais pris l’habitude de les trier le jour-même de leur prise (une très bonne habitude avec des appareils numériques). Et je sentais comme un pincement au cœur lorsque j’en supprimais, comme si je supprimais le souvenir de l’instant -alors même qu’il s’agissait du jour présent, que j’en conservais d’autres, et que parfois un détail ridicule distinguait un cliché du suivant. Autrement dit, elles étaient déjà devenues des symboles que j’avais vécu quelque chose de mémorable ce jour-là, et les supprimer me coûtait plus de courage que de raison.

Ces différents constats (que les milliers de photos de mon beau-père n’ont finalement que peu de valeur concrète, que je supprimais au fur et à mesure des années de vieilles photos qui me paraissaient déjà triées et essentielles à conserver, que je n’aimais pas cet attachement soudain à un cliché qui n’existait pas il y a deux heures et qui n’enlève rien à mon souvenir) m’ont amenée à m’interroger sur la pertinence de conserver la moindre photo numérique. J’en suis venue à la conclusion que je pouvais tout aussi bien supprimer l’intégralité du contenu de mon disque.

Avant cela, je me suis donné deux semaines de réflexion. J’avais une quarantaine de développées, et j’en ai sélectionné de nouvelles à développer avant la suppression, afin d’en faire un album.

Le seul sentiment qu’il reste est la légèreté

Je ne regrette pas. Je suis pourtant adepte de photographie, et j’étais fière de dizaines de portraits d’ami·e·s que j’ai pu faire ces dix dernières années. Mais avoir mes clichés favoris développés et joliment conservés est entièrement suffisant.

Lorsque je suis partie vivre deux mois aux États-Unis en 2019, je n’ai emmené qu’un appareil photo jetable (qui complétait quelques prises via mon téléphone), pour être sûre de faire une quantité limitée de photos, et, surtout, de les faire développer. Je suis ravie de ce choix. C’était drôle de demander aux passants de me prendre en photo comme dans les années 1990, j’étais davantage dans l’instant présent, je choisissais en toute conscience quelle photo prendre ou ne pas prendre, et j’en retiens surtout que ces souvenirs, je les possède bel et bien ; je les ai raconté à mes proches, plus que je ne le leur ai fait regarder. Bref ; faire moins de photos, ce n’était que des bénéfices !

Et vous ?

Faute d’être aussi catégorique que moi à supprimer l’intégralité de vos photos numériques, je vous invite à vous interroger sur les raisons pour lesquelles vous les conservez virtuellement, si vous les avez déjà triées, et si vos divers supports de photos numériques plus ou moins débordants vous apportent quelque chose au quotidien.


  1. Christian Joschke, « Aux origines des usages sociaux de la photographie », Actes de la recherche en sciences sociales 2004/4 (no 154), pages 53 à 65 ↩︎

  2. Sylvain Maresca, « L’introduction de la photographie dans la vie quotidienne », Études photographiques 15, 2004, pages 61-77. ↩︎

  3. Sylvain Maresca, ibid↩︎

  4. Sylvain Maresca, « L’art en personne. Pour une histoire sociale du portrait : La production amateur de portraits photographiques », Hal, archives ouvertes, 2020. ↩︎

  5. Véronique Dassié, « Les souvenirs domestiques, un retournement affectif », Socio-anthropologie 30, 2014, pages 33-46. ↩︎